l'année liturgique

Sommaire

Introduction

Cet ouvrage a pour objectif de présenter l’année liturgique en détail selon les deux mises en œuvre de l’unique rite romain.

Par mises en œuvre j’entends très exactement ce qui est dit dans lettre apostolique Summorum Pontificum promulguée par S.S. le Pape Benoit XVI en juillet 2007 :

Art 1. Le Missel romain promulgué par Paul VI est l’expression ordinaire de la lex orandi de l’Église Catholique de rite latin. Le Missel romain promulgué par saint Pie V et réédité par le bienheureux Jean XXIII doit être considéré comme expression extraordinaire de la même lex orandi de l’Église et être honoré en raison de son usage vénérable et antique. Ces deux expressions de la lex orandi de l’Église n’induisent aucune division de la lex credendi de l’Église ; ce sont en effet deux mises en œuvre de l’unique rite romain.

Concrètement cela se traduit ainsi :

Terminologie

Chaque article contient la célébration du jour selon la forme ordinaire et la forme extraordinaire abrégés selon l’usage désormais usuel :

  • FORM : Forme Ordinaire du Rite Romain
  • FERM : Forme Extraordinaire du Rite Romain

Les trois grandes divisions

Les articles sont répartis dans trois grands cycles : Noël, Pâques et le Sanctoral. Le Sanctoral étant un cycle parallèle aux cycles de Noël et de Pâques.

Il n’y a pas de différences fondamentales entre la FERM et la FORM sur ce point. Il y a une petite différence d’approche.

Le calendrier de la FERM présente Noël et Pâques comme des cycles : le temps qui s’écoule, par exemple, entre l’Épiphanie et la Septuagésime (temps qui précède le Carême) est pensé comme une prolongation du du cycle de Noël. Il en va de même pour le cycle de Pâques.

Pour le calendrier de la FORM, il en va un peu autrement. Noël et Pâques sont moins des cycles que des pôles. En-dehors du temps de Noël et du temps de Pâques nous sommes dans ce que l’on appelle le temps ordinaire (ou, plus justement, temps propre) dans lequel les dimanches n’ont aucune coloration particulière (cf. Introduction à l’année liturgique du missel de Mgr Pierre Jounel).

Si le « fonctionnement » du Sanctoral n’a pas changé avec le passage à la FORM, le calendrier à été sensiblement remodelé et mes articles comprendront toujours la fête de la FORM et celle de la FERM parallèlement.

Les sous-divisions

Comme nous l’avons vu précédemment nous passons d’une conception cyclique de Noël et de Pâques à une conception « polaire » (par pôles). La conséquence immédiate c’est que les jours qui suivent l’Épiphanie sont compris dans la FERM comme faisant partie du cycle de Noël, alors que dans la FORM ils font partie du temps ordinaire qui comprend également les jours qui succèdent à la Pentecôte.

Il y a également des différences de calendrier plus sensibles consécutives de la suppression de certains temps. Ainsi la FERM connaît un temps de la Septuagésime qui précède le Carême et qui fait partie du cycle de Pâques, là ou la FORM ne connaît pas la Septuagésime et fait commencer le temps de Pâques avec le Carême.

J’ai choisis de diviser l’année liturgique selon le calendrier de la FERM. Cela me parait être le plus simple. Notamment parce que l’on peut assez facilement entendre le temps ordinaire de la FORM qui succède à Pâques sous le nom de Temps après l’Épiphanie propre à la FERM (ce qu’il est en fait), alors que l’inverse est beaucoup plus difficile. Comment faire entendre que pour la FERM le temps après l’Épiphanie fait partie du Cycle de Noël si on l’intègre dans un temps ordinaire qui pourrait tout aussi bien être une préparation à Pâques, l’un et l’autre ou ni l’un ni l’autre ?

Le calendrier de la FERM me semble ici plus simple à manipuler (dans le cadre d’une comparaison systématique des deux calendriers) car il est plus clairement structuré.

Conclusion

Chaque temps disposera d’une présentation qui détaillera, autant que possible, les particularités des deux formes.

Le travail se fera progressivement toutes au long des années qui viennent.

Le Cycle de Noël : Mystère de l'Incarnation

Introduction

Le Cycle de Noël se déroule en trois actes qui manifestent l’Incarnation du Verbe et par là la divinisation de l’homme car

Dieu s’est fait homme pour que l’homme se fasse Dieu

– Saint Irénée, Contre les hérésies

L’Avent*, le premier acte, est celui des prophètes annonçant la venue du Messie. C’est l’acte de saint Jean le Baptiste qui « prépare les voies au Seigneur » ; c’est l’acte de l’ange qui annonce à Marie qu’elle enfantera du Rédempteur ; c’est l’acte de saint Paul qui nous appelle à nous réveiller car ce premier avènement du Christ est aussi celui de son second avènement par lequel, à la fin des temps, il viendra juger les vivants et les morts.

Le deuxième acte, celui de Noël, touche aux mystères de l’enfance de Jésus. Il nous invite à voir et à toucher le Verbe qui était dans le sein du Père et est né de la Vierge Marie promesse de communion avec le Père par son Fils pour notre joie.

Le temps qui succède à l’Épiphanie est celui de la vie publique de Jésus Christ, de sa manifestation au monde. Nous célébrons le mystère du Dieu qui se rend visible plus seulement aux juifs (Avent, Noël) mais aussi aux reste du monde.

Le Cycle de Noël est donc fondamentalement le cycle des avènements : Avènement du Verbe dans la chair ; Avènement de Jésus dans le monde ; Avènement du Christ comme juge des vivants et des morts à la fin des temps.

Temps après l'Épiphanie

18 janvier : La Chaire de saint Pierre à Rome et la semaine de prière pour l’unité des chrétiens

Nous sommes au premier jour de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Cette semaine n’est pas spécifique à la FORM et existait déjà sous le nom d’octave de prières pour l’unité de l’Église (ce qui vi dire exactement la même chose) depuis 1909, année durant laquelle le Pape saint Pie X approuve l’initiative d’un pasteur anglican de New-York qui entrera dans l’Église romaine un an plus tard en 1910.

L’ancienne forme du rite clôture cette octave de prière de manière magnifique et profondément signifiante en l’ouvrant avec la fête de la Chaire de saint Pierre à Rome et en la fermant avec la fête de la Conversion de saint Paul.

Si la forme ordinaire du rite conserve la Conversion de saint Paul le 25, elle déplace la fête de la Chaire de saint Pierre à Rome au 22 février, ce qui est, il faut l’avouer, un peu triste.

Mgr. Pierre Jounel, dans la présentation qu’il fait de cette fête dans son missel, semble dire que cette fête fut dès son origine placée le 22 février :

Mais, lorsque après la paix constantinienne (313), le 29 juin devint la grande fête annuelle des deux Apôtres, ont voulu honorer le 22 février dans la Chaire de Pierre la promotion du Pêcheur de Galilée à la charge de Pasteur suprême de l’Église.

La date du 22 février serait-elle un retour à l’origine de cette fête, ou Mgr. Pierre Jounel aurait-il oublié son placement au 18 janvier dans l’ancien calendrier ?

Cette modification du calendrier est d’autant plus triste que la FORM insiste particulièrement, pour cette fête, sur l’unité de l’Église dans la prière après la communion :

Tu nous as fortifié, Seigneur notre Dieu, en cette fête du bienheureux Apôtre Pierre par la communion au corps et au sang du Christ ; que cet échange où s’accomplit notre salut soit pour nous le sacrement d’unité et de paix.

Là ou dans la FERM est mis en avant le pouvoir donné à Pierre et à ses successeurs de lier et de délier sur terre comme au ciel, ainsi que la promesse faite par Dieu à Son Église que les portes de l’enfer ne prévaudront point contre elle.

Quoi qu’il en soit, les deux « formes » de cette fête nous offre un exposé complet de la spécificité du service du pape dans l’Église et particulièrement de son rôle dans l’unité de l’Église.

25 janvier : Conversion de saint Paul Apôtre

La semaine de prière pour l’unité des chrétiens, qui s’ouvrait sur la fête de la Chaire de saint Pierre à Rome (FERM), s’achève sur la fête de la Conversion de saint Paul Apôtre.

Pour rappel, Paul de Tarse était un juif de la tribu de Benjamin. Il éprouvait une haine farouche envers les disciples du Christ et fut un acteur de leur persécution. L’extrait des Actes des Apôtres (9, 1-22) commun à la FERM et à la FORM s’ouvre sur une phrase terrible :

In diebus illis : Saulus adhuc spirans minarum et caedis in discipulos Domini

En ce temps-là, Saul, respirant encore la menace et le meurtre contre les disciples du Seigneur

Et se poursuit par le récit de sa brutale conversion :

Comme il était en chemin et approchait de Damas, tout à coup une grande lumière venant du ciel resplendit autour de lui. Il tomba par terre, et il entendit une voix qui lui disait : Saul, Saul pourquoi me persécutes-tu ? Il répondit : qui êtes-vous Seigneur ? Et le Seigneur dit : Je suis Jésus que tu persécutes.

Quel renversement ! Et quel enseignement sur la nature même de l’Église : elle est Corps du Christ. Saul persécutant les chrétiens c’est le Christ Lui-même qu’il persécute. Et surtout quel beau signe de miséricorde : le persécuteur des chrétiens deviendra le « douzième Apôtre ».

La liturgie ne tarît pas d’éloge à son sujet, en témoigne le trait de la FERM :

Vous êtes un vase d’élection (vas electionis) , ô Apôtre saint Paul; vous êtes vraiment digne d’être glorifié. Prédicateur de la Vérité (praedicator veritatis), et docteur des nations (doctor gentium) dans la foi et la vérité.

Oui celui qui hier persécutait le Christ devient pour les générations futurs son prédicateur pour toutes les nations. Celui qui hier se persécutait lui-même, car il fut choisi dès le sein maternel pour être Apôtre du Christ (presque toutes les lettres de Paul s’ouvre sur « Paul, esclave de Jésus Christ, appelé à être apôtre, mis-à-part pour annoncer l’Évangile de Dieu » ou équivalent), celui qui se mentait à lui-même donc, devient Prédicateur de la Vérité.

Un grand signe de la miséricorde divine ! On pense ici particulièrement à saint Augustin qui, scrutant sa propre existence, était si soucieux de rappeler que des pécheurs peuvent sortir de vrais chrétiens.

Si Paul est plus que tout autre digne du titre de Prédicateur de la Vérité c’est que, plus que tout autre, il est le signe de la lutte contre le mensonge. Dans un sermon fulgurant (n°59) saint Fulgence de Ruspe (VIe siècle) fait ressortir le combat intérieur de Paul :

Saul, le juif, en attendant de devenir Paul, le chrétien, persécutait ce qu’il allait être lui-même ; et voici que soudain il fut transformé en apôtre (…) il entendit une voix qui lui disait : « Pourquoi me persécuter ? » c’est-à-dire : Saul, pourquoi persécuter Paul ? (…) Que Saul l’aveugle disparaisse, pour que Paul devienne la lumière des croyants.

Mgr Pierre Jounel voit dans cette conversion une véritable épiphanie : «le Ressuscité de Pâques se manifeste à Saul comme le Messie glorifié en Dieu et continuant à vivre dans ses frères, avec lesquels il ne fait qu’un ».

En ce sens cette fête est doublement signifiante dans le temps liturgique. Premièrement elle s’ancre parfaitement dans le temps de l’après Épiphanie, comme nous venons de le voir. Deuxièmement, elle clôt admirablement la semaine pour l’unité de l’Église en rappelant que l’Église est une car elle est le Corps du Christ qui est par essence Un dans la Trinité des Personnes.

La fête de la Chaire de saint Pierre à Rome rappelle l’unité visible de l’Église, en la personne du Pape, celle de la Conversion de saint Paul nous rappelle l’unité « mystique » de ce que Corps qu’est l’Église avec sa Tête : le Christ.

Ce n’est sans doute pas par hasard que la merveilleuse hymne du bréviaire de la FERM pour cette fête s’achève sur la Trinité qui est Unité :

Doctor egregie, Paule, mores instrue,
Et mente polum nos transferre satage :
Donec perfectum largiatur plenius,
Evacuato quod ex parte gerimus.

Sit Trinitati sempiterna gloria,
Honor, potestas atque iubilatio,
In unitate, cui manet imperium,
Ex tunc et modo, per aeterna saecula. Amen.

Paul, docteur sans égal, conduisez notre vie,
Aidez-nous à nous élever en esprit au ciel,
Jusqu’à la venue plénière du donc parfait,
Quand aura pris fin notre connaissance partielle.

À la Trinité, gloire éternelle,
Honneur, puissance et jubilation,
En cette unité, qui détient le pouvoir,
Au commencement, maintenant et pour l’éternité.

Amen

Le Cycle de Pâques

Temps du Carême

3e semaine du Carême – Mardi de la miséricorde

Dans la FORM le mardi de la 3e semaine de Carême est très nettement consacré à la miséricorde divine : «le Dieu-Amour est le Dieu qui pardonne – Missel Jounel ».

La parabole du débiteur impitoyable de Rembrandt

L’antienne d’ouverture est le cri de celui qui est ouvert à la miséricorde divine, le cri d’un cœur qui appelle la protection de Dieu :

Je t’appelle, mon Dieu,
car tu peux me répondre ;
écoute-moi ! entends ce que je dis !
garde-moi comme la prunelle de l’œil;
sois mon abri, protège-moi.

   – Ps 16 6-8

Mais cet appel n’est pas égoïste, il ne cherche pas la sûreté mondaine, mais bien la grâce sur tout le peuple des fidèles. C’est Azarias qui, condamné au supplice du feu, nous le dit priant au milieu de la fournaise :

Pour l’amour de ton nom, Seigneur, ne nous abandonne pas à jamais, ne répudie pas ton Alliance.

– Daniel 3, 25-43

Au milieu de la fournaise, il ne s’agit plus d’appeler le Seigneur à nous sortir de l’injustice qui nous est faite, il s’agit, la vivant dans notre chair, de reconnaître l’injustice que nous avons faite au Seigneur afin que notre misère se transforme en sacrifice pour le bien de tous les hommes :

Accueille-nous cependant avec notre âme brisée et notre esprit humilié, comme si nous présentions un holocauste de béliers et de taureaux, un sacrifice de milliers d’agneaux gras. Que notre sacrifice de ce jour soit aujourd’hui devant toi, et qu’il obtienne ton pardon, car ceux qui espère en toi ne serons pas déçus.

– Daniel 3, 25-43

N’est-ce pas précisément ce que Jésus nous dit dans l’Évangile du jour ? Cet « Évangile du Pardon », pourrait-on dire, commence avec cet échange bien connu :

Pierre s’approcha de Jésus pour lui demander : «Seigneur, quand mon frère commettra des fautes contre moi, combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ?» Jésus lui répondit : «Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix sept fois sept fois.»

– Matthieu 18, 21-35

C’est radical ! Mais on peut se demander quelle est la raison d’une telle radicalité. Est-ce utile de pardonner ainsi ad vitam æternam ? Si la personne continue de commettre des fautes envers moi, n’ai-je pas raison de penser que son obstination le condamne et est la preuve que mon pardon ne sert à rien ? Et la justice dans tout ça ?

Réduite à une simple morale individuelle, cette phrase du Christ est forte mais relève au mieux d’un idéal à viser que nous savons ne jamais savoir atteindre, au pire d’une marque d’irénisme béat.

Mais Jésus nous continue immédiatement par une Parabole sur le Royaume des Cieux, ce qui nous transporte sur un tout autre terrain. Non pas celui de la morale, mais celui de la grâce.

En effet, le Royaume des cieux est comparable à un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs.

C’est la fameuse parabole du serviteur mauvais, ce débiteur impitoyable. Résumons : Un roi veut régler ses comptes avec ses serviteurs. Le premier lui doit dix mille talents. C’est une somme astronomique, qui dépasse toute mesure. L’homme n’a évidemment pas de quoi rembourser, alors le maître lui ordonne de vendre biens, femme et enfants. :

Alors, tombant à ses pieds, le serviteur demeurait prosterné et disait : ‘Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout.’ Saisi de pitié, le maître de ce serviteur le laissa partir et lui remit sa dette.

Cependant, le serviteur, sortant tout juste, rencontre quelqu’un qui lui doit cent pièces d’argent (une broutille comparativement à ce qu’il devait au Seigneur). Il se jette sur lui, l’étrangle pour le pousser à rembourser et, découvrant qu’il n’a pas la somme, le jette en prison.

Le maître l’apprend et se met en colère :

"Serviteur mauvais ! je t’avais remis toute cette dette parce que tu m’avais supplié. Ne devais-tu pas, à ton tour, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ?"

Si le maître avait pardonné c’est afin que son serviteur pardonne à son tour. Voilà qui comptait à ses yeux bien plus que les milliers de talents qu’il pouvait réclamer. Alors, dans sa justice, le maître le livre au châtiment que le serviteur mérite :

Dans sa colère, son maître le livra aux bourreaux jusqu’à ce qu’il ait tout remboursé.

Pourquoi le mérite-t-il ? Qui sème le vent récolte la tempête ! Le maître châtie son serviteur sur le mode sur lequel il a péché : Parce que le serviteur n’a pas su pardonner, le maître ne pardonnera pas. Parce que le serviteur voulait faire payer la personne qui lui devait de l’argent à hauteur de son crime, le maître lui fera payer à hauteur de son crime. Il sera livré aux bourreaux jusqu’à ce qu’il ait tout remboursé.

Dieu est un Dieu de justice, et s’il nous envoie son Fils pour le pardon des péchés c’est afin que nous puissions pardonner à notre tour et gagner le Royaume des cieux :

C’est ainsi que mon Père du ciel vous traitera, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère de tout son cœur.

Car voilà, le mal que nous avons fais à Dieu, nous les hommes, individuellement et « collectivement », dépasse toute mesure. Et parce qu’Il nous aime, son Pardon dépasse également toute mesure. Mais ce Pardon il nous faut l’accueillir, et le signe de cet accueil c’est de pardonner à notre tour comme Il nous pardonne.

Parce que le mal que nous avons fais et tout autant individuel que « collectif », enraciné dans l’humanité entière, notre pardon doit être tout autant à destination des personnes que de tous les hommes. C’est le sens la prière d’Azarias qui, dans la fournaise, appelle la miséricorde de Dieu sur tout Israël.

C’est le sens du sacrifice que nous demande le Seigneur. Le bréviaire offre à notre esprit une belle homélie de Saint Pierre Chrysologue sur la prière, le jeûne et la miséricorde.

La prière frappe à la porte, le jeûne obtient, la miséricorde reçoit. (…) En effet, le jeûne est l’âme de la prière, la miséricorde est la vie du jeûne.

– Saint Pierre Chrysologue, Homélie sur la prière, le jeûne et l’aumône

Le jeûne c’est l’offrande de soi, c’est le sacrifice qui plaît à Dieu, un esprit brisé, un cœur broyé, c’est ce don par lequel je reconnais la souffrance d’autrui et le Sacrifice du Christ. Mais ce jeûne doit s’accompagner de la miséricorde :

Le jeûne ne porte pas de fruit s’il n’est pas arrosé par la miséricorde.

C’est ce que nous disais le Christ dans la parabole du jour : reconnaître ses péchés, s’humilier devant le Seigneur pour demander pardon si l’on ne sait pas pardonner à celui qui s’humilie devant nous, c’est ne rien reconnaître en fait, et donc ne rien pouvoir recevoir.

C’est tout le sens de la collecte de l’ancien missel qui ramasse le lien étroit entre la prière, la miséricorde et le jeune en vue de notre salut :

Oratio. Exaudi nos, omnipotens et misericors Deus : et continentiae salutaris propitius nobis dona concede.

Oraison. Exaucez-nous, Dieu tout-puissant et miséricordieux et accordez-nous, dans votre bonté, le don de la mortification salutaire.

4e semaine de Carême – Mercredi : l’eau du baptême, signe d’union du naturel et du surnaturel

L’antienne d’ouverture de la messe de ce jour en condense tout son sens que je résumerais en trois mots : Création, Miracles et Grâce.

Vous tous qui avez soif, venez, voici de l’eau !
dit le Seigneur;
même si vous n’avez pas d’agent,
venez et buvez avec joie.

   – Antienne d’ouverture du mardi de la 4e semaine de Carême

L’eau est au centre des lectures ; cette eau qui inonde la terre depuis la Croix ; cette eau qui remplie les baptistères et redonne vie ; cette eau qui signifie l’Esprit Saint inondant les hommes prêt à boire au côté droit du Corps du Christ : purification de la Création qui « souffre les douleurs de l’enfantement » (Romains 8,22) ; purification de l’esprit par l’Esprit Saint qui nous envoie en mission ; purification du corps « fait pour la mort » en un corps « fait pour la vie ».

L’eau qui donne la vie c’est l’eau qui unie toute la Création au Père : réconciliation de la nature avec l’homme ; réconciliation de l’homme avec lui-même ; réconciliation de tout avec Dieu.

Cette nature transfigurée par l’eau qui vient du Christ est particulièrement bien illustrée par la première lecture tirée du livre d’Ézékiel (47, 1-12).

Dans une vision Ézéchiel est guidé à l’entrée du Temple, sous le seuil il voit de l’eau jaillir du côté droit de la façade en direction de l’orient. L’homme qui le guide l’emmène vers l’orient et lui fait traverser trois fois le fleuve d’eau vive. La quatrième fois il ne peut traverser.

Alors il me dit : « as-tu vu, fils d’homme ? » Il m’emmena, puis il me ramena au bord du torrent. Et, au retour, voici qu’il y avait au bord du torrent, de chaque côté, des arbres en grand nombre.

En revenant de cette eau infranchissable le prophète Ézéchiel, transformé, voit ce qu’il n’avait pas vu. L’homme qui le guide l’éclaire :

«En tout lieu où parviendra le torrent, tous les animaux pourront vivre et foisonner. Le poisson sera très abondant, car cette eau assainit tout ce qu’elle pénètre, et la vie apparaît en tout lieu où arrive le torrent. Au bord du torrent, sur les deux rives, toutes sortes d’arbres fruitiers pousseront ; leur feuillage ne se flétrira pas et leurs fruits ne manqueront pas. Chaque mois ils porteront des fruits nouveaux, car cette eau vient du sanctuaire. Les fruits seront une nourriture, et les feuilles un remède. »

L’eau sainte, en contact avec le sanctuaire, donne la vie à foison. Mais elle ne fait pas que cela : elle transforme l’âme même de celui qui la traverse, elle lui ouvre les yeux sur ce qu’il n’avait pas vu.

Pourtant Ézéchiel ne va pas au bout de cette traversée. La quatrième fois le fleuve est torrentiel, il est aussi signe de mort. Il faut en revenir pour ne pas mourir et voir la Création sous un autre jour : cette eau dessille.

Non, le temps n’est pas venu que nous traversions le torrent, que nous rencontrions le Seigneur face-à-face, il faut encore que nous accompagnons la Création dans son travail d’enfantement. Le Jugement Dernier n’est pas encore venu.

C’est en homme changé par l’eau qui donne la vie qu’Ézékiel porte sur la Création un nouveau regard. Ce qu’il voit c’est aussi la préfiguration du Royaume à venir.

Comme toujours les prophéties parlent du Royaume à venir et de ce monde-ci.

La prière sur les offrandes de ce jour fait bien entendre ce parallélisme :

Nous te présentons, Seigneur, des biens que toi-même nous as donnés : qu’ils te disent notre reconnaissance devant tout ce que ta création nous propose pour assurer notre vie sur la terre ; qu’ils deviennent aussi le remède qui nous guérira et nous fera vivre éternellement.

– Prières sur les offrandes

L’eau uni la Création de ce jour avec le Royaume à venir, elle uni le naturel et le surnaturel.

Cette union, qui n’est pas encore parfaitement consommée, est particulièrement bien exprimée dans l’Évangile de ce jour. C’est le fameux épisode de la piscine de Bézata. Cette piscine est réputée guérir les malades. Jésus rencontre un pauvre homme malade qui ne peut s’y plonger :

Jésus, le voyant couché là, et apprenant qu’il était dans cet état depuis longtemps, lui dit : « Est-ce que tu veux retrouver la santé ? »

Le malade lui répondit : « Seigneur, je n’ai personne pour me plonger dans la piscine au moment où l’eau bouillonne ; et pendant que j’y vais, un autre descend avant moi. »

Jésus lui dit : « Lève-toi, prends ton brancard, et marche. »

Et aussitôt l’homme retrouva la santé. Il prit son brancard : il marchait ! Or, ce jour-là était un jour de sabbat.

– Jean 5, 1-16

L’homme recouvre la santé sans avoir besoin même de plonger dans la piscine. Cette eau qui guérie est un signe, mais par ce miracle le Christ purifie le signe même : ce n’est pas le signe lui-même qui purifie, c’est ce que le signe signifie. Le Christ est l’auteur véritable de la guérison.

Dit autrement : ce n’est pas l’eau du baptême qui donne la vie, c’est le Christ par l’eau du baptême.

Cet épisode est une quasi-définition des sacrements qui ne doivent pas être pensés en-dehors du Christ. Les sacrements sont les instruments de l’Église pour notre salut, instruments qui tirent leur puissance du Christ même. L’Église est l’instrument du Christ.

Plus tard, Jésus le retrouva dans le Temple et lui dit : « Te voilà en bonne santé. Ne pèche plus, il pourrait t’arriver pire encore. »

L’homme qui a rencontré le Christ et a été sauvé par les eaux du baptême n’est plus ignorant, les péchés qu’ils commet sont d’autant plus grave qu’il connaît le Christ, que ses yeux ont été ouverts.

On peut pardonner à quelqu’un qui n’a jamais ouvert les yeux de ne pas distinguer le blanc du noir, il est beaucoup plus difficile de le faire pour quelqu’un qui a décidé de fermer les yeux sur la lumière lui permettant d’opérer cette distinction.

Ces deux lectures nous offrent donc une sorte de « charte du baptisé » que l’on pourrait résumer ainsi :

  • Le baptême redonne la Vie
  • Le baptême ouvre les yeux sur la Vérité
  • Le baptême envoie en Mission pour contribuer à la sanctification de la Création tout entière.
  • Le baptême nous ordonne à la Sainteté, nous ne devons pas faire le mal en pleine conscience.
  • Le baptême nous fait espérer le Royaume à venir.

Le titre de cet article est l’eau du baptême, signe d’union du naturel et du surnaturel. Il n’est peut-être pas évident. Pourtant il est assez simple à comprendre : l’eau baptismale qui redonne la vie, cette eau miraculeuse, surnaturelle, nous envoie dans le monde pour contribuer au Salut promis par le Christ.

C’est l’intuition d’Ézékiel : auprès de l’eau vive les animaux et les plantes foisonnent. C’est ce que le Christ nous ordonne : marche et ne pèche plus, va de l’avant, tu n’es plus cet homme paralysé et solitaire. Mais ta responsabilité est plus grande encore !

Enfin, cette union du naturel et du surnaturel c’est le côté droit du Christ sur la Croix duquel jaillit l’eau puis le sang.

Comme c’était la Préparation, les Juifs, pour éviter que les corps restent sur la croix durant le sabbat — car ce sabbat était un grand jour — , demandèrent à Pilate qu’on leur brisât les jambes et qu’on les enlevât. Les soldats vinrent donc et brisèrent les jambes du premier, puis de l’autre qui avait été crucifié avec lui. Venus à Jésus, quand ils virent était déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes, mais l’un des soldats, de sa lance, lui perça le côté et il sortit aussitôt du sang et de l’eau. Celui qui a vu rend témoignage — son témoignage est véritable, et celui-là sait qu’il dit vrai — pour que vous aussi vous croyiez. Car cela est arrivé afin que l’Ecriture fût accomplie

– Jean 19,31-36

La pensée moderne a trop facilement rangé l’épisode de Saint Jean dans la catégorie des images, pourtant c’est bel et bien la rencontre des différentes sciences modernes (histoire et biologie) qui nous permettent de dire que oui, du côté droit du Christ a bien coulé l’eau et le sang. Écoutons Jean-Christian Petitfils dans son étonnant Jésus (p.400) :

« Alors un soldat de sa lance le frappe au côté. C’est le coup de grâce réglementaire avant la restitution du corps à la famille. Sur le linceul de Turin, on en voit la trace au côté droit. Pourquoi à droite et non à gauche si le soldat voulait atteindre le cœur ? La réponse est simple. C’est la technique d’escrime des gladiateurs et des combattants romains, décrite par Jules César dans son De Bello Gallico (…) Aussitôt, dit Jean qui est resté au pied de la Croix avec Marie et les saintes femmes, il en sortit du sang et de l’eau.» Les plus anciens manuscrits portent «de l’eau et du sang» ; c’est sans doute ce qu’il s’est produit. Glissant entre la cinquième et la sixième côte, la lame a traversé la plèvre pariétale, puis la plèvre viscérale, s’est enfoncée dans le lobe médian du poumon droit, a transpercé la cavité péricardique avant d’atteindre l’oreillette droite qu’elle a éventrée. Sur son chemin, elle a libéré le liquide pleural puis le liquide péricardique fortement comprimé et enfin le sang de la veine cave supérieure resté liquide après la mort. L’eau qui a coulé et dont on peut voir les marbrures sur le linceul était un abondant sérum clair d’origine inflammatoire. Soumise à un traumatisme profond dû à la flagellation, la région thoracique avec développée une péricardite séreuse. Le coup n’a pas été violent, mais au contraire lent, sinon les liquides se seraient mêlés.

– Jésus p.400, Jean-Christian Petitfils

Qu’est-ce à dire ? Qu’il n’y a pas de miracle mais que des « explications scientifiques » ? Cette pensée, qui nous traverse sans doute tous, est naturelle pour nous qui sommes marqués par la disjonction de la raison et de la foi propre au rationalisme, et au fidéisme, moderne.

En vérité Dieu nous parle par la nature comme par la « surnature ». Que le signe de son action et de sa présence passe par un événement « naturel » ou « surnaturel » importe peu, ce qui importe c’est que cela soit entendu. En réalité, parce que la Création est création de Dieu, parce qu’en cela elle parle continuellement de son Créateur, nous pourrions presque dire que la Nature toute entière est « surnaturelle ».

C’est, précisément, le miracle de l’être.

Pourquoi quelque chose et non pas plutôt rien ? Voilà le lieu de l’union du naturel et du surnaturel : qu’il y ait la vie, cette chose si banale, cette chose inévitable, est miraculeux.

Et l’eau n’est-t-il pas le symbole même de la vie ?

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