Sur la réforme de la réforme

Sommaire

1 Objet

Un titre pour brouillon pour un sujet lui aussi … brouillon. Ici il ne s'agit pas de parler de "science liturgique" mais bien plutôt d'essayer de comprendre ce grand chantier lancé par Benoit XVI avec Summorum Pontificum, compris très diversement par les catholiques, tradis, "mainstream", "sédévacs" et autres…

Je crois personnellement que Summorum Pontificum n'est qu'un moment (très important) de l'un des plus vaste chantier de Benoit XVI : la "retraditionalisation" de l'Eglise. Soit, fondamentalement, la réintroduction de la vie de prière dans l'Eglise, de la redécouverte de la présence de Dieu dans le Cosmos même, bref de la "réincarnation" de la vie chrétienne qui est devenue dans nos temps modernes, bien souvent, une spiritualité, intellectuelle, malléable et évasive, bien plus que la rencontre personnelle d'un Dieu qui s'est fait homme.

2 Jeudi 20 décembre 2012 : Rien que pour Humanæ Vitæ

/Ce texte est issue d'une discussion sur le leforumcatholique.org au sujet de la légitimité de la reconnaissance par Benoît XVI de l'héroïcité des vertus de Paul VI, prélude à sa canonisation./

Rien que pour HV, je pense que cette reconnaissance des vertus héroïques de Paul VI est justifiée.

Je le pense sincèrement. H.V. est un texte que l'on peut qualifier de prophétique, et d'une importance absolument capitale. Personne ne s'y est trompé à l'époque (qu'il soit pour ou contre).

Le problème ici c'est que l'on est absolument obsédé par la question liturgique.

Mais même Ratzinger reconnaissait en 1977 la légitimité de ce qui deviendra la forme ordinaire, simplement parce qu'elle est promulguée par le pape. En ce sens il fait preuve d'un véritable sens de l'Eglise.

Rappelons tout de même ces mots de J. Ratzingere en 1977 ("Peut-on modifier la liturgie ?" in Croire et célébrer p.48-49) :

Il n'existe pas de liturgie tridentine et jusqu'en 1965 ce mot n'aurait rien dit à personne. Le Concile de Trente n'a pas "fait" de liturgie. […] En partant de ces faits, on est obligé de qualifier d'irréel l'entêtement à garder le missel "tridentin", mais aussi de critiquer la forme sous laquelle le missel à été présenté. Il faut dire aux adeptes du Tridentin que la liturgie de l'Eglise est aussi vivante que celle-ci et donc impliquée dans un processus de maturation […] En même temps, il faut porter un jugement critique et constater que, malgré toute ses qualités, le nouveau Missel a été édité comme s'il était un ouvrage revu et corrigé par des professeurs, et non l'une des phases d'une évolution continue. Jamais chose semblable ne s'est produite ; cela s'oppose à l'essence même de l'évolution de la liturgie et c'est ce seul fait qui a fait naître l'idée absurde que le Concile de Trente et Pie V auraient eux-mêmes rédigé un missel il y a quatre-cent ans. […] Pour éviter les malentendus, je voudrais dire que je suis très reconnaissant au nouveau Missel, quand à son contenu, mis à part quelques critiques, d'avoir agrandi le trésor des oraisons et des préfaces, d'avoir institué de nouveaux canons et multiplié les formulaires de messe de la semaine, etc., sans parler de la possibilité d'utiliser la langue maternelle. Mais je considère comme malheureux d'avoir fait naître en même temps l'idée qu'il s'agissait d'un livre nouveau, au lieu de présenter le tout dans son unité avec l'histoire de la liturgie. Je pense par conséquent qu'une nouvelle édition devra montrer et dire clairement que le Missel dit de Paul VI n'est rien d'autre qu'une version renouvelée d'un unique missel, à l'élaboration duquel ont déjà participé Pie X, Urbain VIII, Pie V et leurs prédécesseurs, ceci jusqu'à l'époque de l'Eglise naissante.

"A été présenté", "comme s'il était un ouvrage revu et corrigé par des professeurs", "présenter le tout dans son unité" …

Le propos central est clair : il ne s'agit pour Joseph Ratzinger de dire que le Missel "ordinaire" est une fabrication de professeurs, mais qu'il a été présenté comme tel.

La nuance est d'importance car s'il faut rétablir ce texte dans son époque (avant les excommunications et tout ce qui suivra), et bien comprendre qu'ici Ratzinger ne perçoit pas encore le rôle éminemment positif des "adeptes du Tridentin" comme conservateurs, au fond, de la culture chrétienne, et même bien souvent de la Tradition (quand on compare avec ce qui s'est fait et se fait dans certaines paroisses), ce fond là reste présent dans la suite de son œuvre (aussi bien écrite que "terrestre") : il suffit de relire Summorum Pontificum.

Scrutator Sapientae écrivait quelque part qu'il voyait dans cette reconnaissance une contradiction avec la "réforme de la réforme" voulue par Benoit XVI. Donc que la "reconnaissance" du "Missel de Paul VI" est en contradiction avec la réforme de réforme.

Je pense que l'on se trompe beaucoup dans le milieu "tradi" sur ce sujet. L'idée que Ratzinger voudrait, par cette réforme, réintroduire le "Missel de saint Pie V" et éjecter, au fond, celui de Paul VI, est totalement illusoire.

Pour Ratzinger le "nouveau" Missel n'est ni "nouveau" (au sens d'un produit nouveau), ni de Paul VI, il est le renouvellement de l'unique missel romain.

Et ce que fondamentalement il appelle de ses voeux par Summorum Pontificum, ça n'est pas tellement la réforme du Missel, que la "retraditionalisation" de la vie chrétienne ordinaire (sujet sur lequel il a beaucoup insisté ces derniers temps). Bref la vie de prière dans l'Eglise.

Benoit XVI avait bien vu que la "culture traditionnelle" de l'Eglise n'existait quasiment plus que dans le monde tradi. Et cette "culture" est fondamentale, car elle est l'ancrage de la vie de prière dans le monde.

Summorum Pontificum n'est pas un appel à la recatholicisation du Missel romain "ordinaire", mais bien plutôt du catholique romain "ordinaire" ! Et cela passe nécessairement, aussi, par la messe.

Cela explique largement aussi, à mon avis, les relations qu'entretient le Saint Père avec la FSSPX qui semblent ambigües à nombre de "tradi".

Benoit XVI veut au fond que les catholiques retrouvent le sens de la vie en Eglise. Si ceux dont il espère qu'ils puissent apporter aux catholiques "ordinaire" la "Tradition" nécessaire à cet ancrage dans la vie de l'Eglise s’arcboutent sur la question de savoir lequel des deux missels est le meilleur et doit modifier l'autre, alors je pense qu'il doit lui-même penser qu'ils ne peuvent décemment constituer un modèle de sensus fidelium, et donc que persévérer outre-mesure consisterait à déplacer le sens originel de Summorum Pontificum (valider la bataille des missels et non plus sauver la Tradition).

Dès lors il devient clair pour moi que compte-tenu de l'importance d'Humanae Vitae, et compte-tenu de cette perspective sur le missel romain rénové, il n'y a aucune contradiction entre cette reconnaissance de l'héroïcité des vertus de Paul VI et le travail de "retraditionalisation" que Benoit XVI appelle de ses voeux.

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