Notes sur la réforme liturgique

Sommaire

1 Lundi 05 Mars, 2012 : la crise symbolique

Publié originellement sur la Cité Catholique

Au sujet de la réforme de la liturgie je crois qu'il faut bien distinguer la réforme même du missel et son application.

Ensuite il faut bien distinguer le missel latin de sa traduction française.

Ceci fait, nous pouvons dire :

  1. L'application de la réforme liturgique fut catastrophique : tout ce qui fut accordé sous conditions s'est généralisé (communion dans la main, orientation vers le peuple etc.) ; on a tiré les textes du Magistère pour justifier l'injustifiable pour ensuite être sourds aux rappels à l'ordre (lectrices etc.) ; sans parler des problèmes plus généraux de l'enseignement de la foi.
  2. La "traduction" française du missel (et de tout l'Office) est catastrophique.
  3. Si l'on compare le missel latin (en langue latine) selon la forme extraordinaire avec celui de la forme ordinaire, on constate une très grande continuité (excepté quelques éléments particuliers d'importance sur lesquels il est légitime de se questionner).
  4. Une messe "ordinaire" respectueuse de la Tradition et des rubriques est, tant sur le plan des signes qu'esthétiquement, semblable à une messe "extraordinaire".

Je pense sincèrement que la réforme liturgique est bonne (excepté sur quelques points critiques dont certains sont même antérieurs à la réforme de Paul VI : la réforme de la semaine Sainte par exemple).

Je pense notamment à la nouvelle forme de l'Office, la Liturgie des Heures, qui est, à mon sens, excellente et tout à fait complémentaire de l'ancienne forme. Encore une fois dans sa version latine, l'adaptation française étant catastrophique ! Mais heureusement nous avons les magnifiques livres Les Heures Grégoriennes qui nous permettent d'avoir une Liturgie des Heures en français respectueuse de la version latine. Mais c'est cher !

Le problème se situe donc bien plus dans la réception de cette réforme dans les années 60/70 et dont l'adaptation du missel en français, des chants et des hymnes que nous subissons encore à la messe, et quelques pratiques qui sont désormais bien ancrées (prêtre "face au peuple", Credo multiples, Sanctus multiple etc. communion dans la main, signes … devenus insignifiants etc.), sont les malheureux témoins que nous devrons subir encore longtemps.

Alors qu'elle est la raison de tout cela ?

À mon avis les raisons sont multiples, et Virgile nous en a exposé brillamment quelques unes (j'attends la publication des cahiers !).

Je pense que le problème remonte bien loin. Il a déjà été fait référence à la perte du sens de l'orientation à la fin du Moyen-Âge.

En fait à la fin du Moyen-Âge c'est tout le sens cosmique de la liturgie qui se perd. Pourquoi ? Parce que se perd alors le sens de la présence de Dieu dans le monde. L'évolution de la théologie, et notamment concernant la question de l'Être, est sur ce point tout à fait significatif.

Les deux événements qui illustrent le mieux ce fait sont la Réforme protestante et le début du technicisme. C'est la modernité.

Si la fin du XIXe siècle a connu un renouveau du sens cosmique de la liturgie, du sens des signes, c'est parce que ce temps est celui précisément de confrontation ouverte et franche de l'Église avec le Monde.

Au XIXe siècle règne le positivisme, l'athéisme, le rationalisme etc. L'ennemi c'est l'Église. Désignée comme ennemie, l'Église prend alors particulièrement conscience de ses particularités et retrouve des choses qui s'était retrouvé reléguées dans son inconscient (si je puis dire). Mais face à ce qui pouvait la détruire elle retrouvait dans ce qui fait son identité, une arme de défense.

Au XXe siècle, après la guerre, il s'agit de se réconcilier avec le monde. Il s'agit de prendre en compte ce que ce monde, qui connait alors un développement intellectuel et technique extraordinaire, peut lui apporter. La démarche est tout à fait légitime. Après tout, Aquin ne fera rien d'autre avec Aristote. Le problème c'est que nombre de catholiques, plutôt que dialoguer pour digérer et purifier, se sont compromis.

Voilà où nous en sommes, en gros.

Pour résumer :

  • Thomas d'Aquin : apogée de la Chrétienté Occidentale, clarification et purification de toute la théologie qui précédait.
  • Monde moderne : naissance de la Réforme ; technicisme ; perte du sens de la présence de Dieu dans le monde, de Son action continuelle pour soutenir toute chose dans l'être ; perte du sens des signes donc. C'est l'humanisme, le monde centré sur l'homme et son faire etc.
  • XIXe siècle : la pensée moderne se purifie et se débarrasse du corps étranger que constitue le christianisme. C'est l'émergence du positivisme, du scientisme, du rationalisme, la glorification de la technique humaine etc. Conflit ouvert et franc entre ce monde et l'Église. Par effet de jeu d'ombre et de lumière, l'Église retrouve son sens des signes et donc… la pensée de Thomas d'Aquin ! Et oui, comme par hasard, le XIXe c'est le retour de Thomas d'Aquin sur le devant de la scène théologique.
  • XXe siècle : les guerres mondiales montrent l'autre versant du positivisme (et tutti quanti). Le rationalisme perd du terrain sur son frère jumeau : la superstition, le complotisme, le fidéisme etc. (bref : l'irrationnel). L'Église est fatiguée de sa lutte avec la modernité et comprend qu'il lui faut renouer le dialogue si elle ne veut pas perdre les hommes de ce temps. Travail qui a réussi d'un côté, et eut des conséquences catastrophiques de l'autre.

À ce stade je devrais parler au présent, car nous sommes là-dedans.

2 Jeudi 31 mai 2012 : une réforme intellectuelle

Publié originellement sur la Cité Catholique

Actuellement, autant que possible, je lis les messes quotidiennes des deux formes, et je passe successivement de l'Office selon la forme ordinaire (Heures Grégoriennes) à celui selon la forme extraordinaire (Diurnal monastique du Barroux).

Et je crois être assez d'accord avec vous. La Présentation de l'Office des Heures dans le PTP parle d'une restauration, mais il est bien difficile de voir en quoi il y a restauration puisque des pratiques multiséculaires (psaumes sur une semaine) sont brisées (psaumes sur 4), que l'on se retrouve avec des psaumes "abrogés" (si l'on peut dire) etc.

Cependant, il y a aussi une continuité réelle (si on compare le latin au latin), c'est indéniable. Mais des ruptures nombreuses, aussi.

En fait, très sincèrement, la nouvelle liturgie est très "intellectuelle", fait très "liturgie conçue par des spécialistes". Car il y a plein d'idées ingénieuses et qui peuvent se justifier (répartition sur 4 semaines, lectures sur 3 ans).

Malheureusement c'est un peu trop "intellectuel" : Dimanches sur 3 ans ; Semaine divisée en années paire / impaire ; Office des heures sur 4 semaines. Du choix et encore du choix (Prières eucharistiques ; oraisons du temps ordinaire ; préfaces démultipliées etc.). Des lectures partout (lecture brève, très intéressantes, dans l'Office) ; la prière universelle, déjà étendue à tous les dimanches, trouve une sœur dans les prières d'intercessions de l'Office etc.

À côté de ça on "épure" le reste de l'Office : plus de Fratres: Sóbrii estóte, et vigiláte par exemple.

Plein de choses sont simplifiées, mais ça va dans le sens de la réforme tridentine. Il est intéressant de comparer le foisonnement du rite monastique avec le rite romain selon la forme extraordinaire, plus sobre et moins "communautaire" par nature.

Globalement, je trouve que la réforme des grandes heures n'est pas surprenante (exceptées la répartition sur 4 semaines), en revanche les Complies ont, me semble-t-il, vraiment souffert. Vraiment, je trouve les complies de la forme ordinaire très pauvres (en comparaison, pas en soi).

J'ai jeté un peu mes idées à chaud et sans ordre. Alors que dire ?

La forme ordinaire me semble marqué par un esprit de la crainte de la "redite" : "nettoyage" de tout ce qui peut ressembler à une redite et multiplication des possibilités de changer et de choisir (langues, oraisons, hymnes : tout cela est en "kit"). Dès lors tout ce qui relève de la conservation d'une tradition existante semble disparaître au profit de ce qui est "fonctionnel".

La disparition des rogations et des quatre-temps, ainsi que la quasi mise au second plan du sanctoral avec le lectionnaire "complet" (qui double les vigiles de l'Office … qui n'existent quasiment plus), donne l'impression que l'on a affaire à un missel très "intellectuel".

3 Dimanche 3 juin 2012 : Une forme de transition.

Publié originellement sur le site de la Schola Sainte Cécile

Bonjour et merci pour cet excellent article.

Il tombe à pic puisque je suis actuellement, dans le cadre de ma prière privée, dans une tension entre ces deux formes. Voici en résumé mon parcours (je suis un laïc) :

  1. J’ai commencé à prier l’Office avec le PTP. Très vite je ne me suis pas senti très à l’aise avec les hymnes et certaines prières d’intercession, répons etc.
  2. Je me suis procuré l’hymnaire latin-français publié par Solesmes afin de « remplacer » les hymnes du PTP.
  3. Je me suis parallèlement intéressé à la liturgie sur le plan aussi bien historique, que théologique et spirituel. Je me suis donc lancé dans l’étude comparée des deux formes du rit (pour reprendre la terminologie de notre pape).
  4. Cela m’a conduit à me procurer le diurnal monastique du Barroux, que j’aime beaucoup. Cette période correspondait à un moment où j’étais un peu fatigué par toutes les libertés prises dans les paroisses en matière liturgiques. Ce diurnal selon la forme extraordinaire, et le missel qui l’accompagne, était une source rafraîchissante.
  5. Peu de temps après je me procure les Heures Grégoriennes et je découvre par la même occasion l’étendue du massacre réalisé par le PTP. C’est également à ce même moment que je m’intéresse au chant grégorien et m’essaye à le pratiquer (je suis un peu musicien).

Aujourd’hui je suis très partagé entre les deux formes du rit romain. Je pourrais synthétiser ma réflexion actuelle ainsi (cela touche l’Office comme le Missel) :

  • La forme ordinaire est en de nombreux points très ingénieuse (étendue des lectures, allègement des heures, systématisation et simplification de la structure de l’Office et de la messe).
  • La présence d’une traduction officielle permet, en théorie, la réalisation d’une vraie mémoire liturgique dans sa langue maternelle, la production de chants et de musiques sur les psaumes, les hymnes latines, dans cette même langue. Ce qui est heureux.
  • Les lectures brèves sont excellentes.
  • Les prières d’intercession sont très belles (Heures Grégoriennes)
  • C’est la forme ordinaire du rit.
  • La multiplication des « options » (oraisons aux choix pour le temps ordinaire, possibilités de composer ses propres hymnes etc.) et l’éclatement des lectures et des psaumes (4 semaines ; 3 années ; paire / impaire etc.), rend extrêmement difficile l’assimilation de cette forme du rit romain, la création d’habitudes etc. Ce qui rend difficile la création d’une mémoire liturgique que facilitait pourtant (en théorie) l’usage du vernaculaire.
  • Cette forme du rit est indéniablement « traditionnelle » dans son contenu (sauf certaines adaptations en langue vernaculaire, mais c’est en cours de correction), mais ne l’est clairement pas dans sa « structure ». Que la Messe ou l’Office, on a le sentiment d’une recomposition très « intellectuelle », très « pensée », mais peu soucieuse d’une continuité avec les pratiques traditionnelles.

Finalement la forme ordinaire me semble pratique (pour un laïc) mais peu mémorisable ; intelligemment pensée, mais en tension avec la tradition ; pleine de « bonnes idées », mais trop marquée par les problèmes de son temps.

Elle me donne l’impression d’être une forme de transition. Pour cette raison je privilégie dans ma prière privée la forme ordinaire, l’étude de la forme extraordinaire venant comme un moyen de mieux comprendre la première dans l’espoir que des réformes futures (qu’elles soient institutionnelles, culturelles ou autre) sauront détendre les rapports de cette forme ordinaire avec la tradition, tout en conservant l’effort de simplification et l’attention à la réalisation d’une liturgie adaptée à toute l’église (religieux comme laïcs).

4 Jeudi 6 décembre 2012 : Que l'on a reconstruit quand il suffisait de nettoyer.

Publié sur leforumcatholique.org.

Je dispose également des Heures Grégoriennes que j'ai beaucoup utilisé quand j'étais à la campagne et que je me rendais à la messe selon la forme ordinaire.

Pour tout avouer, s'il y avait une messe ordinaire grégorienne dans ma ville, je m'y rendrai et j'utiliserai les HG pour l'Office. Mais ça n'est pas le cas.

Je ne veux pas dire que la messe extra est un "pis-aller". En vérité une étude assez approfondie (je pense) des deux formes me fait comprendre la nécessité de la réforme, et même la justesse de certaines réformes du missel, mais je pense également que la nouvelle forme du rit romain est trop … intellectuelle !

Entre un Office pré-tridentin et un Office post-tridentin, la continuité est évidente. On remarque juste que l'Office tridentin c'est l'Office pré-tridentin (dit monastique aujourd'hui) plus des trucs supplémentaires (preces, nunc dimittis etc.). Idem pour le missel.

Mais la nouvelle forme du rit est vraiment nouvelle. La messe n'a pas été tellement touchée dans sa structure fondamentale, mais le missel si. Certaines réformes sont indispensables : le fait de laisser l'usage des fêtes des quatre-temps à la responsabilité des conférences épiscopales était indispensable à notre époque ou le catholicisme est présent jusqu'au Japon ou nos quatre saisons n'ont pas grand sens, malheureusement comme tout ce qui est "facultatif", ça a simplement disparu. Le nouveau rituel du baptême est indéniablement plus riche et complet que "l'ancien", mais que de blabla en comparaison de la puissante sobriété du second.

Nous pourrions certainement en parler des heures. Tout cela pour dire que j'accepte totalement la nouvelle forme mais que je pense qu'elle est un peu trop "construite".

Qu'il fallait "nettoyer" la forme tridentine c'est indéniable. La réforme de Trente a clairement fonctionné selon le principe de la compilation et de la normalisation : on prend ce qui se fait et qui est traditionnel, on le compile et on le normalise. Ce qui a conduit à une messe et un Office un peu … baroque ;)

Il fallait "nettoyer" et "simplifier" après Vatican II, c'est sûr. Malheureusement on n'a pas fait que cela, on a également restructuré selon des principes parfois totalement propres aux "experts" qui se sont occupés de la réforme (déplacement des hymnes aux grandes heures, complies totalement modifiée, nombre de Prières Eucharistiques totalement démentiel, systématisation des options et des trucs facultatifs etc.), et c'est là selon moi le problème fondamental.

Quand j'utilise le nouveau missel et le nouvel antiphonaire j'ai le sentiment d'entrer dans un tout nouveau bâtiment dans lequel je reconnais les pierres et le mobilier de l'ancien, mais nouvellement arrangé. Je reconnais que le nouveau bâtiment est parfois plus pratique que l'ancien, mais je ne peux m'empêcher de penser qu'il n'est pas nécessairement plus beau, et qu'il y a eut beaucoup de travail, de destructions et de reconstructions pour finalement un gain … nul, car la reconstruction n'est en réalité pas achevée. Le nouveau bâtiment semblant encore inachevé (je pense par exemple au côté un peu monstrueux de la rupture entre les pièces "normale" du missel et les pièces grégoriennes qui devra bien être un jour résolue … je l'espère).

Donc au final, même s'il est plus facile de prier avec le nouvel Office, je ne m'y sens pas vraiment "chez moi".

P.S. : le nouvel Office est indéniablement plus adaptée à la vie laïque s'il s'agit de prier un maximum de psaumes. Mais la grande richesse de ses pièces (tous les jours de nouveaux répons, hymnes, lextures brèves etc.), et la répartition sur 4 semaines le rendent difficilement "mémorisable" selon moi. L'Office monastique est plus long, et il est impossible de tout prier en une semaine, mais il est aussi beaucoup plus simple. D'un point de vue personnel, c'est ensuite une affaire de "goût".

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